Discours de Monsieur Alain Lallemand, à l'occasion de la Cérémonie du Souvenir 2026 - Fêtes de Wallonie

Monsieur le président du Sénat,
Messieurs les président d’assemblée
Madame, Monsieur le ministre
Monsieur le gouverneur,
Mesdames, Messieurs, en vos titres, grades et qualités,

 

En cette journée de souvenir, je vous propose d’abord de savourer notre paix. 

Quatre-vingt-une années de paix, en regard des soubresauts du monde, cela représente un espace rare de sérénité et d’émancipation. N’oublions pas les aînés, auxquels nous sommes reconnaissants de cette paix, ainsi que nos militaires, nos diplomates, nos travailleurs humanitaires, tout ceux auxquels nous devons une part du maintien de cette paix.

81 années de paix, voilà qui est confortable, qui met la guerre et ses sacrifices à distance. 81 ans, ce sera bientôt davantage que ce qu’un homme peut espérer vivre en Belgique, et nous nous félicitons déjà d’être passé entre les gouttes. Le bonheur que nous avons pris n’est plus à prendre.

Mais cette distance est bien commode. Elle oublie d’abord (j’y reviens) nos militaires, diplomates et travailleurs humanitaires, qui ont été aspirés par des conflits extérieurs, en Corée, en République démocratique du Congo, en Yougoslavie, au Rwanda, en Afghanistan, en Libye, en Irak. Je veux penser à ceux qui sont tombés, mais aussi à tous ceux qui en sont revenus indemnes, mais blessés dans leur âme et dont la vie a été sinistrée.

Cette distance que nous mettons entre nous et la guerre nous permet également d’abstraire, de rendre impalpable tous ces conflits qui ont épargné notre sol, et semblent l’horizon indépassable de l’espèce humaine. Il y a dix ans pourtant, en mars 2016, c’est chez nous qu’a frappé le souffle de la guerre : à la station Maelbeek, à Zaventem. 

81 ans de paix, vraiment ? On voit bien, aujourd’hui, que commence à se craqueler l’image d’une paix dont nous avons rêvé qu’elle dure un siècle.  Aujourd’hui encore, nous voulons nous convaincre que les conflits ouverts au Proche et Moyen-Orient ne remontrons jamais jusqu’à nous.

Pourtant, vous le savez déjà, un autre conflit nous menace, et pour tout dire il a déjà commencé. Il s’invitera bientôt sur votre feuille d’impôt, ce sera pour vous le premier signe tangible d’une guerre à laquelle vous serez non pas invités, mais requis de participer. Il est né au printemps 2014, il y a douze ans déjà, à une époque où la plupart d’entre nous avions le nez vissé sur les jeux olympiques de Sotchi. Aujourd’hui (nous le savons mais refusons d’en avoir pleine conscience), ce conflit vient narguer nos aéroports, infiltre nos ordinateurs, et percole jusque dans nos journaux télévisés. 

A ceux qui pensent que les Européens ne sont pas assez fous pour mourir en Crimée, je recommande la lecture des journaux d’un jeune officier de l’armée russe, Léon Tolstoï. Je suggère également de s’intéresser aux huit années durant lesquelles les Ukrainiens du continent ont voulu croire que la guerre ne dépasserait pas le Donbass. 

Aujourd’hui, les armées d’Europe se préparent. La Roumanie, la Pologne, l’Estonie font état d’incursions sporadiques. Tout cela ne semble pas très sérieux, mais songez qu’un jour les historiens du XXIe siècle appelleront peut-être cela « la drôle de guerre », qui aura précédé (ou pas) une guerre de haute intensité. Ainsi, la Belgique est responsable de la couverture aérienne des Etats baltes. Imaginez un seul instant que nous perdions un pilote dans une escarmouche au-dessus de Tallinn. Que se produirait-il ensuite ? 

Je n’irai pas plus loin. Ce n’est pas le lieu, et heureusement, ce n’est pas encore le moment.

Je vous propose au contraire, je le dis à nouveau, de savourer notre paix. De la regarder non pas comme un acquis du passé, comme nous l’avons fait ces dernières décennies en rendant hommage aux anciens, mais comme un idéal à construire ensemble avec les femmes et les hommes d’aujourd’hui. « Car la paix se nourrit entièrement de nous », rappelait Jean Giono. Il est possible désormais qu’une guerre vienne perturber notre paix. Elle ne sera pas notre avenir, non, la guerre n’a aucun avenir, elle ne fait que détruire. « La violence et la force ne construisent jamais. La violence et la force ne paient jamais les hommes. Elles ne peuvent que contenter ceux qui se satisfont avec du provisoire », dixit (à nouveau) Jean Giono. 

Mais nous ne pouvons plus totalement exclure qu’elle soit un possible futur. Dès lors, profitons de cette paix pour réfléchir sereinement à ce que signifie la guerre, non pas comme un horizon lointain, mais comme une construction monstrueuse au pied de laquelle nous nous trouvons tous rassemblés.

Tout d’abord, méfions-nous de ce que nous appelons la paix. « Je n’ai pas confiance en la paix », écrit mon confrère Hans Christoph Buch : « comme une pierre ramassée par terre, dont le dessous grouille d’insectes et de vers, la guerre met au jour une laide vérité qui reste cachée derrière la façade luisante de la civilisation : [cette vérité est] que la régression dans la barbarie est possible partout et en tout temps. Quand le taux de chômage dépasse trente pour cent, la démocratie parlementaire devient une illusion sanglante. »

La « paix éternelle » est une utopie, poursuit-il, « le désordre est plus fort que l’ordre, qui est lui-même une sorte de désordre. Dans des systèmes instables, le chaos forme l’unique constante. » 

Cependant, la guerre est une construction, elle n’a rien d’inévitable. « La guerre n’a rien d’une catastrophe », dixit Giono, « c’est un moyen de gouvernement. » 

Le premier piège serait de penser que toutes les guerres sont insensées mais que celle qui nous menace directement a malheureusement un sens. Les guerres lointaines nous sont incompréhensibles, nous paraissent dépourvues de sens parce qu’elles ne nous concernent pas. Dès que l’enjeu nous concerne, la guerre nous semble subitement avoir un sens, et notre nouvelle croisade nous parait incomparable. « Tant qu’on est trompé par le mensonge de l’utilité de la guerre, il n’y a pas de paix ; il n’y a que des intervalles troubles dans la succession des guerres. (…) j’ajoute que si la guerre était utile, malgré toute son horreur, il serait juste de l’accepter. Mais la guerre est inutile et son inutilité est évidente. La succession des guerres prouve bien qu’elles n’ont jamais conclu, puis qu’il a toujours fallu recommencer les guerres. » (Giono, à nouveau)

Dans cette optique, je voudrais mettre en garde deux populations qui, face à la guerre, ont trop souvent une réaction funeste.

Les jeunes, tout d’abord. Comme en 1939, tous les Etats d’Europe préparent soigneusement une guerre. Mais il n’y a pas que l’entassement de matériel, d’avions de chasse, de drônes et de munitions. Un discours de guerre se prépare, lui aussi, et il sera très efficace auprès d’une jeunesse galvanisée par la soif d’aventure, d’action, de réalisation de soi, de place dans notre société. La fleur au fusil, vraiment ? Si le jour vient, je ne serai pas parmi ceux qui vous décourageront de partir : je connais trop bien les tentations de l’Iliade, la fascination pour l’épopée. « Aucun homme ne pourra vivre sa jeunesse s’il ne se croit pas le plus grand et le plus généreux des hommes. » 

Mais je n’ai rien oublié non plus de L’Odysée : il n’y a pas de héros. Les morts sont vite oubliés, les vivant reviennent estropiés et roublés, cocus. Les vainqueurs sont ceux qui vivent, lesquels bien souvent n’ont pas fait la guerre. Après la guerre, tout le monde veut oublier la guerre et oublient trop souvent ceux qui l’ont faite. 

Quand un soldat revient de guerre, il a
(vous connaissez la suite : )
Simplement eu d’la veine et puis voilà.          

L’autre population que je mets en garde, c’est celle de ma cohorte. Ceux qui n’ont connu que la paix, ne sont plus appelables sous les drapeaux (pensent-ils, alors qu’aujourd’hui les guerres sont totales). C’est eux, ministres, généraux, journalistes, qui affutent leurs discours de guerre. Et le travail de mobilisation est déjà bien avancé. « La guerre », disait Giono, « est toujours préparée et déclenchée par des vieillards, des financiers et des politiciens, c’est à dire précisément par des hommes qui regrettent » leur jeunesse perdue. Aujourd’hui, ce qui doit être fait sera accompli. Mais au moment de prendre la plume, je souhaite que votre main tremble avant d’utiliser les mots de grandeur, d’idéal, d’héroïsme, de patrie, ou d’intérêt national. Une jeunesse vous écoute, elle vous demandera des comptes. 

Personne ne sait mieux que moi l’appel de l’aventure pour la jeunesse. C’est un élan naturel, presqu’un besoin vital. Mais maniez cela avec grande précaution. Car la seule vérité d’une guerre est que, si on y entre parfois par naïveté, on n’y retourne que par la force. Il n’y a jamais de départ volontaire et lucide. Et si la guerre semble loin à ceux qui vivent en paix, la paix devient instantanément hors de portée à ceux qui choisissent la guerre. Au moment d’y entrer, quelle sera, Messieurs, Mesdames, votre porte de sortie ? 

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