Discours de Madame Annick Castiaux, Rectrice de l’Université de Namur, à l’occasion de l’hommage à François Bovesse du 11/09/2026
Mesdames et messieurs en vos titres et qualités (…),
Nous voilà comme de tradition réunis pour ce moment de mémoire à l’entrée des Fêtes de Wallonie. Un moment de mémoire auquel vous m’avez fait l’honneur de m’associer, ce qui honore tout particulièrement la femme, l’enseignante-chercheuse et la rectrice.
La femme, tout d’abord, née en décembre 1969, neuf mois après le suicide d’un grand-père que je n’aurai jamais la chance de rencontrer. Lui n’est pas mort, comme François Bovesse, sous les coups d’un commando de félons. Ces mêmes félons l’ont cependant condamné à être plongé dans l’horreur des camps et à en revenir comme l’ombre de lui-même, feignant de vivre jusqu’à ce que le poids des souvenirs, des compagnons perdus, des horreurs vécues, de la culpabilité du survivant l’amène à faire le choix de se donner la mort. Je ne l’ai jamais connu. Pourtant son histoire, témoignage parmi d’autres de tant de vies de résistants qui se sont opposés à un régime de terreur et de haine jusqu’à en perdre la vie, m’a accompagnée depuis l’enfance. D’abord, parce qu’elle a laissé des traces durables dans toute la famille : de la douleur, souvent dans les non-dits, mais aussi de la fierté et de la reconnaissance que nous continuons à célébrer en famille. Ensuite, cette histoire m’a amenée à m’intéresser dès l’adolescence à l’Histoire de cette période précédant la guerre : comment avait-on pu en arriver là ? Alors que je vous parle, je me pose cette question. Faut-il avoir un lien étroit avec cette réalité historique pour prendre conscience de ce qui se joue aujourd’hui ? Sans doute cela aide-t-il, mais cela ne suffit pas, puisqu’aujourd’hui des héritiers de la Shoah adhèrent à des thèses d’extrême-droite. Comment dès lors conscientiser les jeunes et les moins jeunes au « Plus jamais ça » (« Nie wieder », « Never again ») qui semblait pourtant, jusqu’il n’y a pas si longtemps, être une évidence ?
C’est ainsi que j’en viens à l’enseignante-chercheuse qui intervient devant vous aujourd’hui. Je ne me permettrai pas de parler au nom de la jeunesse, dont les représentants seront bien plus à même que moi de partager leur perception des menaces anti-démocratiques. En tant que professeure d’université, qui ancre ses enseignements dans la recherche, je veux mettre en avant deux priorités. Tout d’abord, je veux rappeler l’importance des recherches en sciences humaines et sociales : elles permettent de mettre en évidence, par exemple, les mécanismes de la montée du fascisme. Les études le montrent, les fascistes exploitent la frustration de populations qui se sentent déconsidérées en leur désignant la chèvre expiatoire, le responsable de tous les malheurs mais aussi le symbole d’une soi-disant décadence identitaire : l’immigré, le juif, l’arabe, le tzigane, l’homosexuel, la féministe… Ces fascistes se posent ainsi en sauveurs face à la menace que représenteraient ces indésirables. Ce fut le cas dans les années 30, pas seulement en Allemagne, d’ailleurs. Et c’est le cas maintenant aux Etats-Unis ou tout récemment dans l’ex-RDA. Mais je simplifie à outrance. Les sciences humaines et sociales – l’Histoire, la Sociologie, les Sciences Géo-Politiques, pour n’en citer que quelques-unes – nous offrent les outils, les analyses et les résultats qui nous permettent de mieux comprendre la complexité des situations humaines propices à l’émergence de ces fameux 4 P : la polarisation, le populisme, la post-vérité et le protectionnisme. Or elles sont considérées, en particulier par les régimes qui dérivent vers l’extrême-droite, précisément parce qu’elles sont en mesure de les contrer, comme inutiles ou « woke », ce terme qui ne veut pas dire grand-chose. Avec nos collègues des universités belges, francophones comme néerlandophones, nous avons rappelé que ces sciences sont essentielles pour notre société démocratique car elles sont là pour éclairer notre perception des dynamiques sociales et humaines dans leur extrême complexité. Cette approche scientifique est aussi le fondement de la formation que nous souhaitons offrir aux jeunes. Nous voulons que nos étudiants soient rigoureux dans leurs analyses, qu’ils exercent leur esprit critique et qu’ils ne cèdent pas aux sirènes de la facilité que l’IA a amplifiées. Utiliser l’IA, bien sûr, mais à bon escient, en en connaissant les biais, en restant maitre de sa démarche intellectuelle. C’est la deuxième priorité que je souhaitais souligner : l’éducation de nos jeunes à exercer toujours mieux le rôle citoyen grâce à l’esprit critique.
Enfin, votre invitation à intervenir aujourd’hui me touche comme Rectrice d’une université catholique. Jésuite, certes, mais catholique quand même… On ne peut pas dire que François Bovesse était un partisan de l’enseignement catholique. Il s’y est plutôt opposé, considérant que le monopole de l’Église sur l’enseignement en empêchait la démocratisation. Votre invitation aujourd’hui, je la prends comme une main tendue pour créer des ponts face aux menaces fascistes qui sont à nos portes. Car les valeurs franc-maçonnes chères à François Bovesse – la liberté, l’égalité, la solidarité – sont des valeurs que nous exprimons peut-être différemment mais qui sont également au cœur de notre engagement d’université. Ces valeurs sont essentielles face à la montée des extrêmes et elles doivent nous unir, au-delà de nos différences convictionnelles ou philosophiques, pour faire face à la pire des menaces que l’Europe ait rencontré depuis la 2ème guerre mondiale.
Je terminerai en rendant hommage à François Bovesse, poète. En ayant l’audace de vous proposer quelques vers que cette rencontre m’a inspirés :
Tous les matins je me retrouve obsessionnelle
A regarder vers l’ouest où en sont les nouvelles
La démocratie libérale
En son berceau se fait la malle
Lundi matin mon cauchemar se concrétise
En Saxe Anhalt l’AfD a raflé la mise
Depuis janvier 2025
Le monde est redevenu dingue…
Ce jour nous célébrons encore François Bovesse
Qui défendit la démocratie en détresse
Mais demain qui résistera
A la montée des scélérats
Dans la spirale qui nous tire vers le pire
Alors que nos illusions s’essoufflent et expirent
Je veux croire en la jeunesse
Ainsi nous disait Bovesse
Je vous remercie sincèrement, comme femme, comme enseignante-chercheuse et comme rectrice, de votre invitation, et vous souhaite de « bones fiesses di Walonîye à tèrtous ».
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